STATION


La série Station amorcée par Vincent Debanne en 2005 et achevée en 2006 lors de sa résidence au Centre Photographique d’Ile-de-France joue sur des registres qui englobent les différents sens du terme « station ». Le principe est celui d’un photomontage réalisé en deux temps, de manière systématique : Vincent Debanne photographie sur les quais de la gare Saint-Lazare, des voyageurs arrêtés dans leur trajet quotidien, en quête de direction.
A ces portraits, il associe des paysages suburbains : préfabriqués aux allures de carton-pâte, architectures de béton, souvent surmontés de cieux annonciateurs d’une catastrophe imminente. Recontextualisée, la posture des voyageurs joue sur le sémantisme même du terme station : un court instant, sur les quais de la « station », la pose oscille entre prière et révélation.
Station associe  l’idée du paysage de banlieue perçu comme une image générique, globalisée à l’idée de « paysage du monde » (Weltlandschaft) des peintures de la Renaissance. Dans les deux cas, le paysage est caractérisé par un espace allégorique et réinventé. Chez Vincent Debanne, le paysage placé sous les signes de l’activité, de l’impermanence, de l’accumulation se fait « devenir du monde » : étroitement lié au tissu socio-économique, il se charge d’une orientation future. Ces paysages dans lesquels deux espace-temps se superposent, irréels et visionnaires, et les figures qui y sont rattachées, en quête de sens, suscitent doute et interrogations à la manière de la peinture métaphysique et anachronique de Giorgio de Chirico.
L’onirisme imprègne ces images qui feignent le réel en le transfigurant. Celui-ci devient absurde. Un désir ambivalent, paradoxal, se fait alors sentir : celui de voir l’individu retrouver une appartenance à un destin tragique ou à un imaginaire collectif. Un événement semble se jouer en hors champ mais reste indéterminé pour le spectateur. S’agit-il d’une catastrophe, d’une révélation ou d’un avènement ?
Le photomontage vise alors une reconstruction fictive, qui perd de son caractère idéal et univoque, comme cela pouvait être le cas dans un usage propagandiste, pour créer une image dystopique et ambiguë. En cela une nouvelle connotation du terme Station apparaît, cette fois-ci dans sa dimension futuriste, le terme appartenant à la mythologie du roman d’anticipation. Regards de stupeur ou d’incrédulité, bouches bées, gestes crispéssont autant d’attitudes qu’arborent les personnages et qui font basculer l’image vers une aventure commune, en train de se jouer mais dont l’artifice de représentation nous invite à nous mettre à distance. Cette série invente ainsi les tableaux d’une histoire contemporaine.
On retrouve dans Station cette même tension entre présent et futur qu’évoque Jean-Claude Guillebaud dans Le Goût de l’Avenir : « L'homme ne sait vivre et penser qu'en avant de lui-même. (…) la conscience humaine prend l'initiative de hâter ce qu'elle attend (...) s'appliquant sans cesse à changer la matière du présent pour la métamorphoser, et y faisant lentement comparaître par nos efforts, le visage de l'avenir. En dernière analyse, les mots d'attente, de désir, d'inquiétude, d'espérance et de volonté définissent tous la même chose : notre humanité ».

Audrey Illouz


In Guillebaud, Jean-Claude. Le Goût de l’Avenir. Le Seuil : Paris, 2004