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Incidents

par Jean-Marie Baldner

 

Vous êtes assis sur le muret qui borde le parvis de l’hôtel de ville de Créteil observant alternativement le bâtiment et l’écran de l’ordinateur posé sur vos genoux. Sur l’écran, l’image semble celle d’une carte postale ou plutôt d’une publicité immobilière, la promotion de la République se donnant en spectacle. L’hôtel de ville, bien centré, est portraituré dégagé, sur fond d’espace vert, le contexte juste signalé par les arêtes vives de l’immeuble au nord du parvis ; le projet architectural de Pierre Dufau est parfaitement mis en valeur ; la hampe du drapeau souligne l’axe vertical de symétrie de la tour et de la photographie ; le drapeau flotte mollement presque au point d’intersection des diagonales, dont l’une à droite coupe à mi-hauteur la croix de Lorraine et l’autre à gauche hérisse trois hampes ; le ciel légèrement voilé est délicatement rougeoyant. Symbole architectural actuel de l’exercice du pouvoir local et des décisions plus anciennes de réaménagement de l’espace-capitale, le monument, ainsi magnifié d’une arrogance tranquille qu’aucune présence humaine ne vient contester, hormis quelques vêtements et objets laissés sur un banc, est incidemment ébranlé par les dégagements de grenades fumigènes et le départ d’un incendie, sans doute volontairement allumé sur la terrasse qui sépare les deux corps verticaux du bâtiment.

Votre regard est envoûté par les jets de fumée. Vous vous souvenez de quelques manifestations place de la République ou de la Bastille, des odeurs, du bruit, des cris, et des photographies qu’en ont diffusées les médias. Vous conviez quelques icônes du printemps 1968, les images d’insurrections populaires qui ponctuaient vos manuels scolaires, la fumée, les brèches, les couleurs du drapeau, l’élan, la fougue du peuple, la rumeur qui gronde et ce cri étrange « Aux Armes ! » que répercute Jules Michelet dans son Histoire de la Révolution française. Vous vous récitez l’article 35 de la déclaration des droits de l’an I : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Vous voyez la Bastille enfumée barrant le faubourg, pas celle des manuels scolaires de Cholat, Lallemand ou des anonymes du musée Carnavalet, mais celle d’Hubert Robert, dans le clair obscur épique de nuages et de fumée des premiers jours de sa démolition, la tour d’angle massive à la morgue déchue plantée au centre du tableau, les brèches ouvertes dans son couronnement. Vous voyez aussi les manifestations plus particulières, catégorielles, celles qui font le quotidien des actualités télévisées, les jets d’objets divers contre les façades des préfectures par des paysans étranglés par le prix de leur travail, les feux de matériaux devant les usines occupées par les ouvriers licenciés, les bris de vitres d’entreprises délocalisées ou fermées sans égard aux employés. Vous figurez un monde où l’exclusion serait la forme du projet politique.

Vous affichez maintenant à l’écran les hôtels de ville de Nanterre et de Bobigny, la préfecture du Val d’Oise… ; même construction des images : l’angle imposant, hermétiquement projeté en avant, des architectures, les réminiscences atténuées, réduites, l’action invisible, anonyme, euphémique. Vous pensez à L’insurrection qui vient, largement popularisée par les médias et à ce Comité invisible qui en signe la couverture, aux émeutes de 2005 et à leurs qualifications par la presse et les responsables politiques, à l’insurrection, au repassionnement de la vie de Guy Debord. Vous êtes frappés par le vide de la scène, l’anonymat de l’incident – anagramme homophone de l’incendie qui démarre –,  l’invisibilité sociale et politique des acteurs, la désertion des responsables.

La nouvelle série Incidents de Vincent Debanne, en focalisant quelques architectures des lieux réels et symboliques du pouvoir local, conçus par des architectes connus,(...) conduit ainsi à méditer les temporalités récentes ou plus anciennes de l’exercice des pouvoirs représentatifs, des choix, architecturaux, urbains, quotidiens, plus ou moins imposés aux populations autant que celles des résistances, des volontés de revivifier l’ordinaire plus ou moins à distance des visibilités traditionnelles de revendication.