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Incidents

Avec la crise financière et son cortège de licenciements, mais bien avant cela, depuis les « incidents » de novembre 2005 dans les banlieues, les idées d’insurrection et de révolution sont dans tous les esprits, suscitant peur, crainte ou espérance.

L’image archétypale de la représentation de tels évènements est certainement la prise de la Bastille, prison-forteresse  alors presque vide qui ne fonctionnait donc déjà plus que comme symbole du pouvoir et de l’autorité : un décor…  Captivé par le tableau de Robert Hubert, La Bastille dans les premiers jours de sa démolition, par sa vue frontale et décontextualisante, le bâtiment occupant quasiment tout le tableau, et par ces effets de  lumière romantique, de ciel tourmenté et de fumées,  je me suis mis à la recherche de symboles architecturaux récents de l’Etat, avec l’idée de produire une image similaire. Je me suis limité aux exemples les plus marquants, produits de l’urbanisme des années 60-70 des Villes Nouvelles. J’ai fais ce choix des Villes Nouvelles pour leur concrétisation d’une utopie urbaine issue d’une « décision autoritaire », une architecture nouvelle destinée aux pauvres pour reprendre les arguments de Guy Debord (1).

Hôtels de ville, préfectures, tribunaux, mes petites Bastilles : ces bâtiments institutionnels ont été construits le plus souvent dans le style brutaliste de l’époque, exhibant clairement leur fonction de gouvernance, une architecture du bunker, de la forteresse ...

Le sociologue Mike Davis parle d’une « émeute invisible » en 92 à Los Angeles (2). Une émeute rendue invisible par les médias qui n’y voyaient (et ne voulaient donc montrer) qu’un soulèvement de la population noir alors qu’il fut multiethnique. Même minoration ou atténuation de la réalité pour désigner les émeutes de 2005 en France : des incidents pour les uns, des troubles sociaux pour d’autres. La police note que les émeutiers ont procédé par petits groupes très mobiles, plutôt que frontalement (3). Pas de gang, pas d’organisation. Très mobiles, presque invisibles ? Récemment, le comité invisible, dans son livre L’insurrection qui vient, fait la promotion de cette méthode : « Non pas se rendre visible mais tourner à notre avantage l’anonymat où nous avons été relégués. L’incendie de 2005 offre le modèle. »(4)

La série Incidents articule ces idées d’atténuation de la réalité, d’euphémisme et d’invisibilité pour finalement ne livrer que les symboles du pouvoir et ceux de la révolte : l’architecture (théâtre des incidents), fumées, feux, archives jetées par les fenêtres brisées. Les acteurs en sont absents, les émeutiers restent invisibles (non catégorisables), les forces de l’ordre (donc l’État) ont déserté, la population se cache ...

 

1 cf p167, La société du spectacle de Guy Debord. chapitre 7 "L'aménagement du territoire"/ 173. éditions Folio (1992)
2 Au-delà de Blade Runner Los Angeles et l’imagination du désastre de Mike Davis, chapitre 2
« L’émeute invisible ». éditions Allia (2006)
3 cf p8, Quand les banlieues brûlent …sous la direction de Laurent Mucielli, Véronique Le Goaziou, éditions La Découverte (2006)
4 cf p102, L’insurrection qui vient du Commité invisible. éditions La Fabrique (2007)