La pleine nature

La pleine nature. – Si nous nous trouvons tellement à l’aise dans la pleine nature, c’est qu’elle n’a pas d’opinion sur nous.

Wir sind so gerne in der freien Natur, weil diese keine Meinung über uns hat.

Friedrich Nietzsche (1844-1900)
Humain, trop humain.Un livre pour esprits libres 
Menschliches, Allzumenschliches.Ein Buch für freie Geister

une petite forêt qui se trouve placée à deux lieues de B …

Vous me dites que le lieu où nous nous trouvons n’est pas le désert la Thébaïde, mais bien une petite forêt qui se trouve placée à deux lieues de B …, et est quotidiennement parcourue par les paysans, les chasseurs et d’autres personnes; donnez-m’en la preuve! Je croyais ici tenir mon homme.

—Venez avec moi, lui dis-je, dans deux heures nous serons à B…, et ce que je vous ai dit vous sera prouvé.

—Pauvre fou aveugle, dit Sérapion, quel espace nous sépare de B…! Mais en admettant que je vous suivisse véritablement dans une ville que vous appelez B…, pouvez-vous m’affirmer que nous n’avons réellement marché que deux heures et que le lieu où nous serons arrivés sera B… ? Si je prétendais maintenant que c’est vous qui êtes atteint d’une incurable folie, de prendre les déserts de la Thébaïde pour une forêt et la ville lointaine d’Alexandrie pour la ville de B…, placée au sud de l’Allemagne, que viendriez-vous me dire? Cette contestation ne finirait jamais et nous serait préjudiciable à tous les deux.

Hoffman, Ernst Theodor  (1776-1822)
Contes des frères Sérapion
trad. de La Bédolière /
ed. Georges Barba, Libraire-éditeur, Paris, 1871, p3

Creative Process and the Artist’s Responsibility to Society

Society must accept some things as real; but he must always know that visible reality hides a deeper one, and that all our action and achievement rest on things unseen. A society must assume that it is stable, but the artist must know, and he must let us know, that there is nothing stable under heaven.

(…)

Societies never know it, but the war of an artist with his society is a lover’s war, and he does, at his best, what lovers do, which is to reveal the beloved to himself and, with that revelation, to make freedom real.

La société doit accepter certaines choses comme véritables; mais lui doit toujours savoir que la réalité visible en masque une plus profonde, et que toutes nos actions et réalisations reposent sur des choses invisibles. Une société doit supposer ce qui est stable, mais l’artiste doit savoir,  et il doit nous faire savoir, qu’il n’y a rien de stable sous les Cieux.

(…)

Les sociétés ne le savent jamais, mais la guerre d’un artiste avec sa société est la guerre d’un amant, et l’artiste fait, au meilleur de lui-même, ce que les amants font, qui est de révéler le bien-aimé à lui-même et, par cette révélation, donner une réalité à la liberté.

James Baldwin (1924-1987)
The Creative Process  
from Creative America, Ridge Press, 1962.

un don d’altérité

Voir, percevoir, concevoir : nous pensons trop que le réel ne se donne vraiment qu’à  cette perception « objective » ou « rationnelle » que nous prenons pour scientifique. Mais l’imagination n’est-elle pas un fait intérieur, un don d’altérité, un des rares passages que nous puissions emprunter vers les grains du réel ? J’ai beau croiser tant de gens chaque jour, j’ai beau savoir la dimension de l’univers, celle de l’atome, ou la manière dont on meurt de faim, je n’ai rien compris tant que je n’ai rien imaginé.

Jean-Paul Galibert
https://jeanpaulgalibert.wordpress.com/
2012/03/30/le-reel-est-a-imaginer-lire-balaert/

BLACK BLOC PARTICIPANTS BATHING, THREE SITTING AND DISCUSSING  / PARTICIPANTS À UN BLACK BLOC SE BAIGNANT, TROIS ASSIS ET DISCUTANT.

Le nudisme révolutionnaire

Qu’on considère le nudisme comme « une sorte de sport, où les individus se mettent nus en groupe pour prendre un bain d’air et de lumière comme on prendrait un bain de mer » (Dr Toulouse), c’est-à-dire à un point de vue purement thérapeutique; qu’on l’envisage, comme c’est le cas pour les gymnosmystique (gymnos en grec signifie nu ), comme un retour à un état édénique, comme replaçant l’homme dans un état d’innocence primitif et « naturel », thèse des adamites d’autrefois, – ce sont deux points de vue qui laissent place à un troisième qui est le nôtre, c’est que le nudisme est, individuellement et collectivement, un moyen d’émancipation des plus puissants . Il nous apparaît comme tout autre chose qu’un exercice hygiénique relevant de la culture physique ou un renouveau « naturiste ». Le nudisme est, pour nous, une revendication d’ordre révolutionnaire.
Révolutionnaire sous un triple aspect d’affirmation, de protestation, de libération.

E. Armand (1872-1962)
Le nudisme révolutionnaire, 
dans L’Encyclopédie anarchiste, 1934.

Je me rappellerai toujours avec quel étonnement je vis pour la première fois une compagnie de soldats s’ébaudir dans la rivière.

Encore enfant, je ne pouvais m’imaginer les militaires autrement que sous leurs habits multicolores, avec leurs épaulettes rouges ou jaunes, leurs boutons de métal, leurs divers ornements de cuir, de laine et de toile cirée, je ne les comprenais que marchant d’un même pas, en colonnes rectangulaires, tambours en tête et officiers en flanc, comme s’ils formaient un immense et étrange animal poussé en avant par je ne sais quelle aveugle volonté. Mais, phénomène bizarre, l’être monstrueux, arrivé sur le bord de l’eau, venait de se fragmenter en groupes épars, en individus distincts ; vêtements rouges et bleus étaient jetés en tas comme de vulgaires hardes, et de tous ces uniformes de sergents, de caporaux, de simples soldats, je voyais sortir des hommes qui se précipitaient dans l’eau avec des cris de joie. Plus d’obéissance passive, plus d’abdication de leur propre personne ; les nageurs, redevenus eux-mêmes pour quelques instants, se dispersaient librement dans le flot (…).

Élisée Reclus (1830-1905)
Histoire d’un ruisseau, éditions Babel Actes Sud, 1995.

La nature est un décor qui convient aussi bien pour jouer une pièce triste que comique.

Dans les bois aussi, un homme se débarrasse de ses années comme le serpent de son ancienne peau – et à quelque période de la vie qu’il soit, il est toujours un enfant. Dans les bois se trouve la jeunesse éternelle. Parmi ces plantations de Dieu régnent la grandeur et le sacré, une fête éternelle est apprêtée, et l’invité ne voit pas comment il pourrait s’en lasser en un millier d’années. Dans les bois, nous revenons à la raison et à la foi. Là, je sens que rien ne peut m’arriver dans la vie, ni disgrâce, ni calamité (mes yeux m’étant laissés) que la nature ne puisse réparer. Debout sur le sol nu, la tête baignée par l’air joyeux et soulevée dans l’espace infini, tous nos petits égoïsmes s’évanouissent. Je deviens une pupille transparente; je ne suis rien, je vois tout.


Nature is a setting that fits equally well a comic or a mourning piece. (…). In the woods too, a man casts off his years, as the snake his slough, and at what period soever of life, is always a child. In the woods, is perpetual youth. Within these plantations of God, a decorum and sanctity reign, a perennial festival is dressed, and the guest sees not how he should tire of them in a thousand years. In the woods, we return to reason and faith. There I feel that nothing can befall me in life, — no disgrace, no calamity,(leaving me my eyes,) which nature cannot repair. Standing on the bare ground, my head bathed by the blithe air, and uplifted into infinite space, — all mean egotism vanishes. I become a transparent eye-ball; I am nothing; I see all.

Ralph Waldo Emerson (1803-1882)
La Nature (1836) édition française Allia (2004), 
trad. Patrice Oliete-Losos,  p. 13,14