Le monde, ni présent ni absent, devient un fantôme.

Le statut de ce qui se présente à nous est ambigu. On pourrait dire que cela nous aliène : nous subissons le monde entier chez nous, sans pouvoir réagir ; on pourrait à l’inverse dire que c’est une grande liberté que de pouvoir jouir du monde sans le craindre. Mais la retransmission ne se réduit pas à une « apparence esthétique » : celui qui écoute un match de football le fait en supporter excité, il le perçoit comme ayant réellement lieu, il ignore tout du « comme si » de l’art . Nous dirons que l’ambiguité ontologique des événements, à la fois présents et absents, réels et apparents, en fait des « fantômes » .

Gunther Anders (1902-1992)
«Considérations philosophiques sur la radio et la télévision»,
in L’obsolescence de l’homme (1956), éd. Ivréa, 
Paris, 2002, pp.117-241.

Hors du groupe il n’y a que des abstractions et des fantômes.

Tout se qui existe est groupé; tout ce qui forme groupe est un, par conséquent est perceptible, par conséquent est.
Plus les éléments et les rapports qui concourent à la formation du groupe sont nombreux et variés, plus il s’y trouve de puissance centralisatrice; plus aussi l’être obtient de réalité. Hors du groupe il n’y a que des abstractions et des fantômes. L’homme vivant est un groupe, comme la plante et le cristal (…)

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)
Philosophie du Progrès [1853]

une petite forêt qui se trouve placée à deux lieues de B …

Vous me dites que le lieu où nous nous trouvons n’est pas le désert la Thébaïde, mais bien une petite forêt qui se trouve placée à deux lieues de B …, et est quotidiennement parcourue par les paysans, les chasseurs et d’autres personnes; donnez-m’en la preuve! Je croyais ici tenir mon homme.

—Venez avec moi, lui dis-je, dans deux heures nous serons à B…, et ce que je vous ai dit vous sera prouvé.

—Pauvre fou aveugle, dit Sérapion, quel espace nous sépare de B…! Mais en admettant que je vous suivisse véritablement dans une ville que vous appelez B…, pouvez-vous m’affirmer que nous n’avons réellement marché que deux heures et que le lieu où nous serons arrivés sera B… ? Si je prétendais maintenant que c’est vous qui êtes atteint d’une incurable folie, de prendre les déserts de la Thébaïde pour une forêt et la ville lointaine d’Alexandrie pour la ville de B…, placée au sud de l’Allemagne, que viendriez-vous me dire? Cette contestation ne finirait jamais et nous serait préjudiciable à tous les deux.

Hoffman, Ernst Theodor  (1776-1822)
Contes des frères Sérapion
trad. de La Bédolière /
ed. Georges Barba, Libraire-éditeur, Paris, 1871, p3

Creative Process and the Artist’s Responsibility to Society

Society must accept some things as real; but he must always know that visible reality hides a deeper one, and that all our action and achievement rest on things unseen. A society must assume that it is stable, but the artist must know, and he must let us know, that there is nothing stable under heaven.

(…)

Societies never know it, but the war of an artist with his society is a lover’s war, and he does, at his best, what lovers do, which is to reveal the beloved to himself and, with that revelation, to make freedom real.

La société doit accepter certaines choses comme véritables; mais lui doit toujours savoir que la réalité visible en masque une plus profonde, et que toutes nos actions et réalisations reposent sur des choses invisibles. Une société doit supposer ce qui est stable, mais l’artiste doit savoir,  et il doit nous faire savoir, qu’il n’y a rien de stable sous les Cieux.

(…)

Les sociétés ne le savent jamais, mais la guerre d’un artiste avec sa société est la guerre d’un amant, et l’artiste fait, au meilleur de lui-même, ce que les amants font, qui est de révéler le bien-aimé à lui-même et, par cette révélation, donner une réalité à la liberté.

James Baldwin (1924-1987)
The Creative Process  
from Creative America, Ridge Press, 1962.

un don d’altérité

Voir, percevoir, concevoir : nous pensons trop que le réel ne se donne vraiment qu’à  cette perception « objective » ou « rationnelle » que nous prenons pour scientifique. Mais l’imagination n’est-elle pas un fait intérieur, un don d’altérité, un des rares passages que nous puissions emprunter vers les grains du réel ? J’ai beau croiser tant de gens chaque jour, j’ai beau savoir la dimension de l’univers, celle de l’atome, ou la manière dont on meurt de faim, je n’ai rien compris tant que je n’ai rien imaginé.

Jean-Paul Galibert
https://jeanpaulgalibert.wordpress.com/
2012/03/30/le-reel-est-a-imaginer-lire-balaert/