Le monde, ni présent ni absent, devient un fantôme.

Le statut de ce qui se présente à nous est ambigu. On pourrait dire que cela nous aliène : nous subissons le monde entier chez nous, sans pouvoir réagir ; on pourrait à l’inverse dire que c’est une grande liberté que de pouvoir jouir du monde sans le craindre. Mais la retransmission ne se réduit pas à une « apparence esthétique » : celui qui écoute un match de football le fait en supporter excité, il le perçoit comme ayant réellement lieu, il ignore tout du « comme si » de l’art . Nous dirons que l’ambiguité ontologique des événements, à la fois présents et absents, réels et apparents, en fait des « fantômes » .

Gunther Anders (1902-1992)
«Considérations philosophiques sur la radio et la télévision»,
in L’obsolescence de l’homme (1956), éd. Ivréa, 
Paris, 2002, pp.117-241.

Creative Process and the Artist’s Responsibility to Society

Society must accept some things as real; but he must always know that visible reality hides a deeper one, and that all our action and achievement rest on things unseen. A society must assume that it is stable, but the artist must know, and he must let us know, that there is nothing stable under heaven.

(…)

Societies never know it, but the war of an artist with his society is a lover’s war, and he does, at his best, what lovers do, which is to reveal the beloved to himself and, with that revelation, to make freedom real.

La société doit accepter certaines choses comme véritables; mais lui doit toujours savoir que la réalité visible en masque une plus profonde, et que toutes nos actions et réalisations reposent sur des choses invisibles. Une société doit supposer ce qui est stable, mais l’artiste doit savoir,  et il doit nous faire savoir, qu’il n’y a rien de stable sous les Cieux.

(…)

Les sociétés ne le savent jamais, mais la guerre d’un artiste avec sa société est la guerre d’un amant, et l’artiste fait, au meilleur de lui-même, ce que les amants font, qui est de révéler le bien-aimé à lui-même et, par cette révélation, donner une réalité à la liberté.

James Baldwin (1924-1987)
The Creative Process  
from Creative America, Ridge Press, 1962.

un don d’altérité

Voir, percevoir, concevoir : nous pensons trop que le réel ne se donne vraiment qu’à  cette perception « objective » ou « rationnelle » que nous prenons pour scientifique. Mais l’imagination n’est-elle pas un fait intérieur, un don d’altérité, un des rares passages que nous puissions emprunter vers les grains du réel ? J’ai beau croiser tant de gens chaque jour, j’ai beau savoir la dimension de l’univers, celle de l’atome, ou la manière dont on meurt de faim, je n’ai rien compris tant que je n’ai rien imaginé.

Jean-Paul Galibert
https://jeanpaulgalibert.wordpress.com/
2012/03/30/le-reel-est-a-imaginer-lire-balaert/

Le principe de réalité

«Seuls les gens sans imagination se réfugient dans la réalité.»

« Nur die Phantasielosen flüchten in die Realität. »

Arno Otto Schmidt (1914-1979)

Abend mit Goldrand., Eine Märchenposse, 
55 Bilder aus der Ländlichkeit für Gönner der Verschreibkunst.
Edité par Frankfurt am Main, S. Fischer Verlag GmbH, 1975.
Soir bordé d’or. Une farce-féerie. 55 Tableaux des Confins
Rust(r)iques pour Amateurs de Crocs-en-langue. 
Traduction de Claude Riehl, Maurice Nadeau éditeur, 1991.

Le « rebelle »

À l’encontre d’un tel homme cerné, pris au piège d’un « inexorable encerclement », l’être humain qui « s’en va dans la forêt » veut redevenir un être singulier (« singulier » et « sanglier » viennent tous deux du latin singularis, « qui vit seul »). Pour y arriver, le « rebelle » ne se mettra pas en opposition directe. C’est là utiliser les mêmes armes que l’adversaire et risquer de lui ressembler. Il ne se contentera pas non plus d’une attitude de « rebelle » facile. « Recourir aux forêts  » n’est pas une fuite naïve hors du social, hors du « réel ». S’évader dans l’imaginaire n’est qu’une « jonglerie » de l’esprit, une illusion, un mirage de plus. Ce que le « rebelle » recherche n’est pas une fiction commode, mais un lieu de liberté, un champ d’action. C’est ça, la forêt : « un champ d’action pour de petites unités qui savent ce qu’exige le temps, mais connaissent aussi d’autres exigences. »

Kenneth White
Extrait de la conférence de Kenneth White 
au Botanique (Bruxelles). 
Séminaire dans les Ardennes (Mortehan-Cugnon): 
"Sur les pistes du Nouveau Monde"