La liberté de « s’arracher » a toujours été le fantôme de la liberté.

L’Occident avance partout, comme son cheval de Troie favori, cette tuante antinomie entre le Moi et le monde, l’individu et le groupe, entre attachement et liberté. La liberté n’est pas le geste de se défaire de nos attachements, mais la capacité pratique à opérer sur eux, à s’y mouvoir, à les établir ou à les trancher. La famille n’existe comme famille, c’est-à-dire comme enfer, que pour celui qui a renoncé à en altérer les mécanismes débilitants, ou ne sait comment faire. La liberté de « s’arracher » a toujours été le fantôme de la liberté. On ne se débarrasse pas de ce qui nous entrave sans perdre dans le même temps ce sur quoi nos forces pourraient s’exercer.

Comité invisible
L'insurrection qui vient, 2007, p.16

All creative people must be anarchists

All creative people must be anarchists, he held, because they need scope and freedom for their expression.
Huneker insisted that art has nothing to do with any ism. « Nietzsche himself is proof of it, » he argued; « he is an aristocrat, his ideal is that of the superman because he has no sympathy with or faith in the common herd. » I pointed out that Nietzsche was not a social theorist but a poet, a rebel and innovator. His aristocracy was neither of birth nor of purse; it was of the spirit. In that respect Nietzsche was an anarchist, and all true anarchists were aristocrats, I said.

Emma Goldman (1869-1940)
Living My Life 
Edition Alfred A. Knopf, New York, 1931, I, p 194

l’âge de pierre

Nous sommes encore tous des barbares qui ont recours à la force et à la violence pour régler nos doutes, nos difficultés et nos soucis. La violence est l’arme des ignorants et des faibles. Ceux qui ont un cœur et un esprit solides n’ont nul besoin de la violence car la conscience d’avoir raison leur procure une volonté irrésistible. Plus nous nous éloignons de l’homme primitif et de l’âge de pierre, moins nous aurons besoin d’avoir recours à la force et à la violence. Plus l’esprit de l’homme sera éclairé, moins il emploiera la contrainte et la coercition. L’être humain véritablement civilisé se débarrassera de toute peur et de toute autorité. Il se relèvera et se tiendra fièrement debout ; il ne courbera la tête devant aucun tsar, sur terre comme au ciel. Il deviendra totalement humain lorsqu’il refusera de diriger et d’être dirigé. Il ne sera vraiment libre que le jour où il n’y aura plus de maîtres sur cette terre.

Alexandre Berkman (1870-1936)
L'anarchisme est-il synonyme de violence ? 
Traduit de l'anglais par Ni patrie ni frontières
Extrait de Now and After : The ABC of Communist Anarchism,
New York, Vanguard Press, 1929, chapitre XIX.

La pleine nature

La pleine nature. – Si nous nous trouvons tellement à l’aise dans la pleine nature, c’est qu’elle n’a pas d’opinion sur nous.

Wir sind so gerne in der freien Natur, weil diese keine Meinung über uns hat.

Friedrich Nietzsche (1844-1900)
Humain, trop humain.Un livre pour esprits libres 
Menschliches, Allzumenschliches.Ein Buch für freie Geister

Creative Process and the Artist’s Responsibility to Society

Society must accept some things as real; but he must always know that visible reality hides a deeper one, and that all our action and achievement rest on things unseen. A society must assume that it is stable, but the artist must know, and he must let us know, that there is nothing stable under heaven.

(…)

Societies never know it, but the war of an artist with his society is a lover’s war, and he does, at his best, what lovers do, which is to reveal the beloved to himself and, with that revelation, to make freedom real.

La société doit accepter certaines choses comme véritables; mais lui doit toujours savoir que la réalité visible en masque une plus profonde, et que toutes nos actions et réalisations reposent sur des choses invisibles. Une société doit supposer ce qui est stable, mais l’artiste doit savoir,  et il doit nous faire savoir, qu’il n’y a rien de stable sous les Cieux.

(…)

Les sociétés ne le savent jamais, mais la guerre d’un artiste avec sa société est la guerre d’un amant, et l’artiste fait, au meilleur de lui-même, ce que les amants font, qui est de révéler le bien-aimé à lui-même et, par cette révélation, donner une réalité à la liberté.

James Baldwin (1924-1987)
The Creative Process  
from Creative America, Ridge Press, 1962.

Le nudisme révolutionnaire

Qu’on considère le nudisme comme « une sorte de sport, où les individus se mettent nus en groupe pour prendre un bain d’air et de lumière comme on prendrait un bain de mer » (Dr Toulouse), c’est-à-dire à un point de vue purement thérapeutique; qu’on l’envisage, comme c’est le cas pour les gymnosmystique (gymnos en grec signifie nu ), comme un retour à un état édénique, comme replaçant l’homme dans un état d’innocence primitif et « naturel », thèse des adamites d’autrefois, – ce sont deux points de vue qui laissent place à un troisième qui est le nôtre, c’est que le nudisme est, individuellement et collectivement, un moyen d’émancipation des plus puissants . Il nous apparaît comme tout autre chose qu’un exercice hygiénique relevant de la culture physique ou un renouveau « naturiste ». Le nudisme est, pour nous, une revendication d’ordre révolutionnaire.
Révolutionnaire sous un triple aspect d’affirmation, de protestation, de libération.

E. Armand (1872-1962)
Le nudisme révolutionnaire, 
dans L’Encyclopédie anarchiste, 1934.

Je me rappellerai toujours avec quel étonnement je vis pour la première fois une compagnie de soldats s’ébaudir dans la rivière.

Encore enfant, je ne pouvais m’imaginer les militaires autrement que sous leurs habits multicolores, avec leurs épaulettes rouges ou jaunes, leurs boutons de métal, leurs divers ornements de cuir, de laine et de toile cirée, je ne les comprenais que marchant d’un même pas, en colonnes rectangulaires, tambours en tête et officiers en flanc, comme s’ils formaient un immense et étrange animal poussé en avant par je ne sais quelle aveugle volonté. Mais, phénomène bizarre, l’être monstrueux, arrivé sur le bord de l’eau, venait de se fragmenter en groupes épars, en individus distincts ; vêtements rouges et bleus étaient jetés en tas comme de vulgaires hardes, et de tous ces uniformes de sergents, de caporaux, de simples soldats, je voyais sortir des hommes qui se précipitaient dans l’eau avec des cris de joie. Plus d’obéissance passive, plus d’abdication de leur propre personne ; les nageurs, redevenus eux-mêmes pour quelques instants, se dispersaient librement dans le flot (…).

Élisée Reclus (1830-1905)
Histoire d’un ruisseau, éditions Babel Actes Sud, 1995.

Le « rebelle »

À l’encontre d’un tel homme cerné, pris au piège d’un « inexorable encerclement », l’être humain qui « s’en va dans la forêt » veut redevenir un être singulier (« singulier » et « sanglier » viennent tous deux du latin singularis, « qui vit seul »). Pour y arriver, le « rebelle » ne se mettra pas en opposition directe. C’est là utiliser les mêmes armes que l’adversaire et risquer de lui ressembler. Il ne se contentera pas non plus d’une attitude de « rebelle » facile. « Recourir aux forêts  » n’est pas une fuite naïve hors du social, hors du « réel ». S’évader dans l’imaginaire n’est qu’une « jonglerie » de l’esprit, une illusion, un mirage de plus. Ce que le « rebelle » recherche n’est pas une fiction commode, mais un lieu de liberté, un champ d’action. C’est ça, la forêt : « un champ d’action pour de petites unités qui savent ce qu’exige le temps, mais connaissent aussi d’autres exigences. »

Kenneth White
Extrait de la conférence de Kenneth White 
au Botanique (Bruxelles). 
Séminaire dans les Ardennes (Mortehan-Cugnon): 
"Sur les pistes du Nouveau Monde"

Der Waldgänger

« Lorsqu’un peuple tout entier prépare son recours aux forêts, il devient puissance redoutable. »

Ernst Jünger (1895-1998)
Der Waldgang. Klostermann, Frankfurt am Main 1951.
Traité du rebelle ou le recours aux forêts.
Ernst Jünger (trad. Henri Plard), 
éd. Christian Bourgois, 1981.

La question des vêtements et de la nudité

La question des vêtements et de la nudité est certainement celle qui a le plus d’importance à la fois au point de vue de la santé physique, de l’art et de la santé morale : aussi est-il nécessaire de préciser ce que l’on pense à cet égard, car le temps est venu de ne plus reculer devant aucune discussion. C’est là une conquête récente de la liberté humaine : il y a peu d’années on eût repoussé d’avance comme attentatoire à la morale toute proposition où la nécessité des vêtements eût pu être contestée. Sous l’influence de cette idée d’origine immémoriale, consacrée par la religion, indiscutée par la morale, on se laissait aller à croire dans la société actuelle, dite civilisée, que les convenances se trouvent chez les différents peuples en proportion directe avec les vêtements. (…)

Élisée Reclus (1830-1905)
"L'homme et la terre". Tome sixième. 
Chapitre éducation. p.489, 1905.