Les exposés qui vont suivre, du moins certains d’entre eux, donneront une impression d’exagération. Et cela pour la simple raison que ce sont effectivement des exagérations. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il y a des phénomènes qu’il est impossible d’aborder sans les intensifier ni les grossir, des phénomènes qui échappant à l’œil nu, nous placent dans l’alternative suivante : « ou l’exagération, ou le renoncement à la connaissance ». La microscopie et la télescopie en sont les exemples les plus immédiats, qui cherchent à atteindre la vérité au moyen d’une image amplifiée.
Gunther Anders, L’obsolescence de l’homme

La parodie ne remet pas en question, comme le fait la fiction, la réalité de son objet – au contraire, il est tellement insupportablement réel qu’il s’agit bien plutôt de le tenir à distance. Au « comme si » de la fiction, la parodie oppose un drastique « c’est trop comme ça » – un « comme si non » (…) tendue de manière obstinée entre la réalité et la fiction.  Giorgio Agamben, Profanations

 

Dispositifs

« Un assujettissement réel naît mécaniquement d’une relation fictive. De sorte, il n’est pas nécessaire d’avoir recours à des moyens de force pour contraindre le condamné à la bonne conduite, le fou au calme, l’ouvrier au travail, l’écolier à l’application … » 1 écrit Foucault à propos du panoptisme, défini comme un dispositif qui « automatise et désindividualise le pouvoir ».

Dans un chapitre précédent de Surveiller et punir, intitulé « les moyens du bon dressement », il origine l’élaboration de ce dispositif, ou plutôt de ce réseau de dispositifs, dans le camps militaire, « cette cité hâtive et artificielle, qu’on bâtit et remodèle presque à volonté »2, objet de tout les perfectionnements, permettant d’affiner les schémas de la surveillance la plus efficiente. La Série « Dispositifs » exhibe ces artifices, militaires et architecturaux. Les mêmes que ceux observés par Vincent Debanne sur les murs du Palazzo Publico de Sienne.  Le panoramique effectué au Stade de France, par sa mise en avant des éléments architecturaux, son traitement de l’espace et sa thématique, convoque la fresque de Lorenzetti « Les effets du bon gouvernement à la ville et à la campagne ». A cette trame vient se superposer  la fresque de Simone Martini, représentant Guidoriccio da Fogliano après sa victoire sur Montemassi. Cette fresque également panoramique représente un paysage déserté (à l’exception de son héros), structuré par l’ensemble d’un dispositif de combat désaffecté : fort, palissades, campement militaire. Tous les attributs du pouvoir « vertueux » sont donc donnés à voir au Palazzo Publico, l’obsession sécuritaire et le régime militaire de tout dispositif de gouvernance. " Notre société n'est pas celle du spectacle, mais celle de la surveillance "3, disait Foucault pour se démarquer, alors que son œuvre coïncide avec les analyses visionnaires de Günter Anders et de Guy Debord sur la société du spectacle. Vincent Debanne a choisi de photographier les abords des lieux traditionnels que sont le stade et le cirque. Il apparaît que ces dispositifs4 de spectacle sont en permanence réactualisés soit par les nouvelles technologie de surveillance et par une perfection structurelle ostentatoire (l’aspect machinique du stade de France, le blanc immaculé du mur d’enceinte et des chapiteaux de la multinationale du Cirque du soleil), soit au contraire en rejouant les signes, les symboles d’un pouvoir passé, se parodiant eux-mêmes dans un déploiement de drapeaux et de police montée. Convenant en cela assez bien à la vision parodique et exagérative des œuvres de Vincent Debanne.

 

1 cf p236 , Surveiller et punir de Michel Foucault, collection tel, éditions gallimard (2007)
2 cf p201 , Surveiller et punir de Michel Foucault, collection tel, éditions gallimard (2007)
3 cf p252 , Surveiller et punir de Michel Foucault, collection tel, éditions gallimard (2007)
4 Voir la définition élargie dans Qu’est-ce qu’un dispositif ? de Giorgio Agamben, éditions Rivages poche (2006)